Les mégafeux vont devenir de plus en plus courants

D.R.

ARTICLE SCIENCE ET VIE. Ils ne représentent que 3 % des incendies mais sont responsables de plus de 50 % des surfaces brûlées de la planète. 

À l’image du monstre qui a dévasté la Californie en novembre 2018, tuant 85 personnes et ravageant 60 000 hectares, les mégafeux incontrôlables se multiplient. En cause : la pression humai ne, l’état des forêts, et surtout la chaleur et la sécheresse liées au réchauffement.

Les images d’apocalypse ont fait le tour du monde. Avec 85 morts et 14 000 habitations détruites, 60 000 hectares par tis en fumée et près de 10 milliards de dollars de dégâts, c’est peu dire que l’incendie qui a, notamment, ravagé la ville de Paradise, en Californie, le 8 novembre 2018, était un monstre hors norme. Dans l’État le plus riche de la première puissance mondiale, pourtant doté de moyens de lutte anti-incendie sans équivalents sur la planète, le feu a échappé à tout contrôle et fait rage 17 jours durant… devenant l’incendie le plus meurtrier de Californie depuis un siècle.

Une spectaculaire exception ? Non. Les scientifiques sont unanimes : il faut désormais se préparer, et cela à l’échelle de la planète, à de tels « mégafeux ».

« Ces dernières années, on en a eu à répétition en Californie, en Australie, dans le bassin méditerranéen : en Espagne, au Portugal, en Turquie, en Grèce… Ils se multiplient partout, jus-qu’aux régions boréales les plus inhabitées » , alerte Emilio Chuvieco, de l’université d’Alcala (Espagne), l’un des meilleurs spécialistes européens de la télédétection d’incendies.

1 million de feux par an

C’est le nombre moyen d’incendies qui brûlent chaque année sur la planète (période 2003-2016). Ou plus exactement, le nombre de feux de plus de 0,2 km², seuil à partir duquel les instruments de surveillance les détectent.

1 000 hectares brûlés

C’est la surface à partir de laquelle on parle de mégafeux en Europe. Ce terme correspond aux 2 à 3 % des incendies les plus étendus d’une région. Aux États-Unis, on parle de mégafeux à partir de 10 000 hectares.

72 jours

Durée du plus grand incendie recensé

En 2007, le plus grand incendie connu a consumé, en Australie pendant plus de 2 mois, 40 026 km², soit l’équivalent de la surface de la Suisse, se propageant à 19 km/jour en moyenne.

DES INCENDIES HORS NORME

Pour se rendre compte de l’augmentation du nombre de ces incendies exceptionnels, les scientifiques ont eu recours aux données satellites, même si celles-ci sont encore trop récentes et grossières pour permettre de répondre à toutes les questions. « Grâce à l’instrument Modis, qui mesure l’énergierayonnée, les informations sont assez bonnes jusqu’en 1999. Mais il ne survole un point particulier que deux fois par jour. Il faut donc croiser ses données avec celles des satellites géostationnaires, même si leur résolution est plus grossière.

Il y a aussi les surfaces brûlées que l’on peut retrouver sur les photos du satellite Landsat, lancé en 1982. Extraire des données fiables exige donc des algorithmes complexes et beaucoup de croisements d’informations » , prévient Emilio Chuvieco. Qui juge néanmoins que la tendance est claire : les grands incendies se multiplient.

Le paradoxe apparent de cette augmentation du nombre de mégafeux est que les surfaces incendiées ont, à l’échelle du globe, régressé. Dans un article paru en 2017, et qui fait référence en la matière, Niels Andela, de la Nasa, a démontré qu’en une vingtaine d’années, l’étendue parcourue par les feux sur la planète s’est réduite d’environ 25 % : « Mais cette baisse s’observe surtout dans les zones tropicales semi-arides, en particulier en Afrique, où l’on trouve 70 % des surfaces brûlées de la planète. Ces zones relativement pauvres, traditionnellement peu peuplées et entretenues chaque année par des brûlis, sont de plus en plus densément habitées et cultivées. N’oublions pas qu’en 20 ans, la Terre a gagné 1,5 milliard d’habitants et augmenté de 40 % sa production agricole ! » Résultat ?

Savanes et steppes sont désormais occupées par des cultures permanentes et des villages, d’où le changement de régime des feux.

Mais si ces petits feux contrôlés sont, comme on vient de le voir, en régression, on assiste en revanche à la multiplication et à la montée en puissance de gigantesques brasiers qui, eux, échappent à tout contrôle. « À vrai dire, la science n’a pas encore de définition consensuelle pour le terme ‘méga-feu ‘, précise Thomas Curt, directeur de recherche en risque incendie de forêt à l’Institut de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture. Parfois, en particulier aux États-Unis, on considère qu’il s’agit de feux de plus de 10 000 hectares, mais le plus souvent, le terme désigne les 2 ou 3 % de feux les plus grands d’une région. En Europe, par exemple, ou dans les pays méditerranéens, un feu qui détruit 1 000 hectares est déjà un mégafeu. »

Et même s’ils représentent un très faible pourcentage des incendies recensés, « les mégafeux sont, à eux seuls, responsables de plus de la moitié des surfaces brûlées et des émissions de issues des incendies » , indique le chercheur. Qui rappelle qu’un incendie est un phénomène « non linéaire » : passé un certain seuil, il change de nature et manifeste de nouvelles propriétés. « Les mégafeux sont avant tout des phénomènes ultradynamiques, qui sautent littéralement dans tous les sens, ce qui leur donne une vitesse de propagation de 2 à 5 km/h [contre 3 km par jour pour un feu ordinaire] . Pour leur échapper, marcher ne suffit plus… il faut courir ! » prévient Thomas Curt.

Sans compter qu’ils ne se cantonnent pas aux broussailles de la litière accumulée au sol, mais « atteignent les cimes et les couronnes des arbres, montant à des hauteurs spectaculaires, avec des flammes à 50 m du sol, quand les arbres font une quinzaine de mètres » , précise le chercheur.

LIÉS À UNE MÉTÉO EXTRÊME

Enfin, l’énergie dégagée est de l’ordre de 30 kWh/m de front, avec des températures de plusieurs centaines de degrés qui empêchent les pompiers de « tenir », même à 30 m et avec un équipement complet. À Paradise, leurs tuyaux fondaient par endroits et leurs camions se disloquaient sous l’effet de la chaleur ! « Cela rend ces feux inarrêtables, et contribue à leur taille et à leurs dégâts hors norme » , résume Thomas Curt.

Reste la question de fond : comment expliquer la prolifération planétaire de ces incendies infernaux ? L’explication du réchauffement climatique, généralement avancée, n’est-elle pas sim pliste, lorsqu’il s’agit de phénomènes aussi locaux ? « À l’évidence, il y a beaucoup de paramètres » , concède Niels Andela, qui rappelle qu’un incendie a besoin de trois ingrédients pour se déclencher : de bonnes conditions météo, du combustible et un allumage. Or, sur ces trois terrains, l’humanité a joué les Monsieur Plus.

Ainsi, avec une population humaine qui continue de croître et qui préfè re désormais s’établir en périphérie des villes, au plus près de la nature, les mises à feu se multiplient : mégots, morceaux de verre faisant loupe, moteurs, barbecues, lignes électriques… se retrouvent de plus en plus en contact avec le combustible (feuilles mortes, broussailles, arbres secs). Pour ne citer qu’elle, Paradise était littéralement construite à l’intérieur d’une forêt.

Ce sont des feux ultradynamiques et inarrêtables qui se propagent à 5 km/h : pour les fuir, il faut courir ! – THOMAS CURT Institut de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture

Les mégafeux vont devenir de plus en plus courants

© M.KONTENTE – DR

Deuxièmement, le combustible s’est lui aussi accumulé à un point inédit au cours du dernier siècle dans les régions exposées au feu. En partie sous l’effet de l’exode rural, qui a vu disparaître les troupeaux et s’interrompre le ramassage traditionnel du bois. Mais surtout, dans les pays développés, en raison d’une politique de tolérance zéro avec la mise en place de services anti-incendie modernes et bien équipés, capables de juguler presque tous les feux dans les heures qui suivent leur départ. Or, si ces mesures de précaution ont permis de supprimer les petits incendies qui parcouraient naturellement ces milieux, elles ont paradoxalement contribué à l’accumulation de matière organique morte, décennie après décennie, dans la majorité des forêts de l’hémisphère Nord. Préparant le terrain à des feux géants en cas de conditions météo favorables.

Et c’est là qu’intervient le troisième « ingrédient » : si le réchauffement n’est pas responsable de tout, « il vient nettement empirer une situation déjà mauvaise » , selon David Bowman (université de Tasmanie). Non seulement il élève la moyenne de la température et (en concentrant les pluies sur des périodes courtes) allonge les séquences arides, mais il s’accompagne aussi d’une augmentation d’épisodes extrêmes, comme les vagues de chaleur et les sécheresses, étroitement liées au risque d’incendie.

Les mégafeux sont du reste eux-mêmes des événements hors norme : « Un mégafeu est très comparable à une crue centennale » , remarque Thomas Curt. Et leur signature climatique est particulièrement visible dans les régions boréales inhabitées, où les incendies se multiplient indépendamment de toute activité humaine !

À partir d’une base de données satellitaires contenant 23 millions d’incendies, David Bowman a examiné dans quel contexte météo se sont déclenchés, ces 15 dernières années, les 500 plus grands feux de la planète.

Verdict sans appel : 96 % de ces épisodes ont eu lieu durant des épisodes météorologiques exceptionnellement chauds ou secs, et leur corrélation est excellente avec « l’indice incendie météo », un indicateur qui prend en compte température, sécheresse, vent… Les chercheurs se sont en outre aperçus que le nombre de jours favorables aux incendies avait augmenté, sur la planète, de 18,7 % entre 1979 et 2013.

Les risques d’incendies hors norme augmentent partout

             AMÉRIQUE DU NORD          

La côte Ouest, notamment la Californie, con naît depuis plusieurs années des incendies destructeurs, notamment sur le plan économique vu la richesse de la région. La sécheresse (quasi-chronique désormais) y porte une lourde responsabilité et constitue une signature du réchauffement climatique.

AMÉRIQUE DU SUD

Ses con ditions météorologiques deviennent de plus en plus favorables aux incendies, notamment sur la côte Atlantique du Brésil.

Les inquiétudes sont particulièrement fortes pour la forêt amazonienne, sur un continent où la déforestation est problématique. Une conjonction de facteurs destructrice.

EUROPE

Les mégafeux restent pour l’instant relativement rares (excepté en Espagne et au Portugal) dans une Europe très peuplée et économiquement développée. Mais la haus se des températures et l’allongement des périodes arides pourraient accroître nettement le risque de feux.

Les mégafeux vont devenir de plus en plus courants

Évolution d’ici à 2041-2070 du nombre de jours les plus à risques d’incendie (en %)

GÉRER AUTREMENT LE FEU

Et la situation menace de s’aggraver ! À l’horizon 2050, les spécialistes s’attendent à une augmentation de 35 % du nombre de journées favorables aux incendies – et elle sera encore plus élevée en Méditerranée, sur la côte Atlantique du Brésil, en Afrique du Sud, dans l’Est australien, le Sud-Ouest étasunien, le Mexique. Un chiffre énorme. « En France, on voit que les isothermes progressent vers le nord, confirme Thomas Curt, et en altitude : la surface à risque d’incendie augmente donc chaque année. » Et d’alerter : « Que va-t-il se passer si, par exemple, les Alpes du Sud se peuplent de plus en plus, en même temps qu’elles deviennent davantage inflammables ? »

Pourtant, la multiplication des mégafeux n’est pas inéluctable. Si le climat joue clairement en leur faveur, les autres paramètres offrent tous des leviers d’action.

Ainsi les stratégies de gestion forestière peuvent faire beaucoup en évitant les plantations de conifères et d’eucalyptus, l’installation d’habitat humain en zone inflammable (sur le modèle des zones inondables), l’accumulation d’excédents de biomasse et l’embroussaillement. Quant à la gestion des incendies, « les études indiquent que laisser brûler certains feux, voire les allumer, notamment en hiver et au printemps, lorsque les risques de perte de contrôle sont les plus faibles, est une bonne stratégie , rappelle Emilio Chuvieco. Même si, psychologiquement, provoquer des incendies et faire brûler des terres est difficile pour nous. » Une chose est certaine, cependant, l’inaction n’est pas une option.

Notre planète surpeuplée et surchauffée entre dans un nouveau régime de feu : définir des règles pour en minimiser l’impact apparaît une nouvelle urgence.