Prévention

Des pylônes télécoms transformés en vigies anti-incendie à Fontainebleau

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L’équation est connue de tous les sapeurs-pompiers : chaque minute gagnée sur la détection d’un feu, c’est plusieurs hectares de forêt épargnés et beaucoup moins d’eau consommée pour l’éteindre. À titre d’illustration, éteindre un feu d’un hectare mobilise environ 22 000 litres d’eau — une ressource devenue précieuse dans un contexte de sécheresses récurrentes.

C’est précisément l’enjeu sur lequel travaille le SDIS 77 en Seine-et-Marne. « L’enjeu est de déceler le départ d’un feu le plus précocement possible, pour mobiliser un minimum de pompiers et utiliser un minimum d’eau », résume le commandant Paul Laurain, référent départemental feux de forêt au centre d’incendie et de secours de Fontainebleau.

Le principe : transformer les pylônes télécoms en tours de guet 2.0

Le dispositif s’appuie sur les infrastructures de TDF (anciennement Télédiffusion de France), opérateur d’infrastructures télécoms en France. L’idée est aussi simple qu’astucieuse : installer en haut des pylônes existants des caméras intelligentes qui balayent en continu la canopée.

L’expérimentation a démarré sur le pylône TDF de la Croix d’Augas, qui culmine à 45 mètres au-dessus de la forêt de Fontainebleau. Pour mettre les algorithmes à l’épreuve, deux feux contrôlés ont été déclenchés à 5 et 10 kilomètres du site afin d’évaluer les performances réelles des systèmes de détection.

Le choix des pylônes télécoms n’est pas anodin. Leur hauteur offre une visibilité dégagée sur plusieurs kilomètres dans un environnement où les obstacles visuels sont nombreux. Avantage supplémentaire pour les industriels : ces infrastructures disposent déjà d’une alimentation électrique fiable et de procédures d’accès sécurisées, ce qui accélère considérablement le déploiement.

Aujourd’hui, le dispositif s’étend : huit caméras réparties sur quatre pylônes TDF quadrillent désormais la forêt, couvrant ainsi une part significative du massif de Fontainebleau, vaste de près de 25 000 hectares.

Pyronear : l’IA open source qui sait reconnaître la fumée

Le cerveau du système, c’est l’association française Pyronear, partenaire technique du projet. Née en 2019 d’un programme « Data for Good », ce collectif de bénévoles a fait un choix radical : développer une solution entièrement open source, gratuitement réutilisable par n’importe quel SDIS.

Le fonctionnement est volontairement frugal. Les tours de détection se composent de 4 à 5 caméras haute résolution et d’un micro-ordinateur qui capture une image par caméra à intervalles réguliers — toutes les 30 secondes — puis l’analyse localement à l’aide d’un modèle de détection de feux de forêt. En cas de détection, le mode alerte est activé, et toutes les images provenant de la caméra ayant détecté le foyer sont envoyées à la base de données via une API.

Le modèle d’IA — entraîné sur des milliers d’images de panaches de fumée — fonctionne en local sur un simple Raspberry Pi, ce qui en fait une solution sobre en énergie et déployable même en zone reculée. Une méthode de triangulation permet en outre de localiser précisément le foyer dès qu’au moins deux caméras détectent la même fumée sous des angles différents.

Un changement de paradigme : l’humain en sentinelle, l’IA en vigie

Le système marque une rupture méthodologique. Historiquement, la forêt de près de 25 000 hectares, connue pour ses chênes centenaires et ses amas rocheux prisés des grimpeurs, était surveillée pendant la période estivale par des étudiants postés en haut de tours de guet en bois, du lever au coucher du soleil. Une surveillance saisonnière, limitée aux heures de jour, et dépendante de la vigilance humaine.

L’IA change la donne. « L’humain va devenir passif dans le futur : l’intelligence artificielle lui permet de ne pas avoir à scruter en permanence les images », explique le commandant Laurain. Concrètement, quand un événement suspect est détecté, une alerte est automatiquement générée et vérifiée par les équipes du SDIS avant tout déclenchement d’intervention. L’algorithme ne remplace pas le pompier — il lui livre une présomption à confirmer.

Un déploiement qui s’inscrit dans une année 2025 catastrophique

Cette expérimentation n’arrive pas par hasard. Selon l’Office national des forêts (ONF), la France a connu une saison d’incendies particulièrement intense en 2025, avec environ 20 000 hectares détruits, 15 000 départs de feu dont 1 800 considérés comme feux de forêt significatifs. L’événement le plus dévastateur s’est produit dans le massif des Corbières à Ribaute (Aude) en août 2025, à l’origine de la disparition de plus de 11 300 hectares de végétation, d’un décès, de 42 blessés et de 52 maisons détruites.

À l’échelle européenne, l’année 2025 fut un record absolu : plus d’un million d’hectares partis en fumée dans l’Union européenne, principalement en Espagne et au Portugal. Dans ce contexte, la moindre minute gagnée sur la détection précoce peut faire la différence entre un feu maîtrisé et une catastrophe.

Une nouvelle vocation pour les infrastructures télécoms

Au-delà de la lutte anti-feu, l’expérience de Fontainebleau ouvre des perspectives plus larges. Les points hauts exploités par TDF — historiquement dédiés à la diffusion TNT, à la radio et à la téléphonie mobile — pourraient à terme accueillir d’autres dispositifs liés à la surveillance environnementale : suivi de la qualité de l’air, détection de glissements de terrain, surveillance de la faune, mesure des îlots de chaleur urbains. Le pylône télécom est en train de devenir un capteur multi-usage de la transition climatique.

D’autres acteurs occupent déjà ce créneau : la startup ADCIS (FireTracking), le projet européen MidGard, ou encore les expérimentations menées par l’ONF en Île-de-France. Mais Pyronear conserve une singularité : son code reste libre, gratuit et adaptable par n’importe quelle collectivité.

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