Chaque été, les mêmes images tournent : un sapeur-pompier, torche à la main, met le feu à la végétation devant un incendie. Chaque été, les mêmes messages arrivent — incompréhension, colère, parfois accusations. Ces hommes et ces femmes ne sont pas des pyromanes en uniforme : ce sont des brûleurs, une poignée de spécialistes formés pendant des années à l’exercice le plus contre-intuitif de la lutte contre les feux de forêt. Enquête sur un savoir-faire français, longtemps pratiqué dans l’ombre, désormais inscrit dans la loi — et plus que jamais indispensable.
L’essentiel à retenir
- Ce n’est pas un incendie, c’est une arme. Le feu tactique (contre-feu et brûlage tactique) consiste à supprimer le combustible devant les flammes. Il est inscrit à l’article L131-3 du code forestier depuis 2004 et ne peut être décidé que par le commandant des opérations de secours.
- Aucune improvisation. Devenir cadre feux tactiques suppose le FDF3, l’attestation de chef de chantier de brûlage dirigé, 80 heures de formation à Valabre — et dix chantiers encadrés tous les cinq ans pour rester qualifié.
- La science valide, sans exagérer. Les brûlages dirigés réduisent en moyenne de 16 % la sévérité des incendies ultérieurs ; le débat reste ouvert sur le bilan net des fumées, que le réseau français travaille explicitement.
Une nuit de juillet, entre Le Porge et Lège-Cap-Ferret
Dans la nuit du 23 au 24 juillet 2026, le massif landais de Gironde brûle. Parti de Saumos, l’incendie a déjà parcouru plus de 10 000 hectares et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez le qualifie de plus gros feu de la saison. Les images tournent en boucle : 140 000 personnes évacuées, la presqu’île du Cap-Ferret vidée par la mer et par la terre, des centaines de bâtiments touchés.
Et puis, au milieu des reportages, cette séquence : des sapeurs-pompiers qui, torche à la main, mettent délibérément le feu à la lande.
La préfète de Gironde, Sophie Brocas, l’a confirmé publiquement dès le lendemain : toute la nuit, des feux tactiques ont été déclenchés pour contenir le sinistre. L’objectif, selon ses mots, était de « le prendre en tenaille pour l’arrêter » — et cela a fonctionné.
Sur les réseaux sociaux, la réaction a été immédiate. Incompréhension. Suspicion. Parfois insulte. C’est à ces messages que ce dossier répond.

Un allumage de feu tactique se conduit toujours en appui sur une zone sûre, sous la protection d’un dispositif hydraulique.
Deux techniques, un seul principe : enlever à manger au feu
Un incendie de forêt vit de trois choses : du combustible, de l’oxygène et de la chaleur. On ne peut rien contre l’oxygène. On peut peu de chose contre la chaleur d'un front en pleine puissance. Reste le combustible.
C’est là qu’intervient l’emploi du feu, qui recouvre en France deux réalités distinctes qu’il ne faut jamais confondre.
Le brûlage dirigé : la prévention, en hiver
Le brûlage dirigé est une opération programmée, conduite hors saison estivale, sur un périmètre défini à l’avance et avec l’accord des propriétaires. Réglementairement, il s’agit de détruire par le feu herbes, broussailles, litières et rémanents de coupe dont l’accumulation favoriserait la propagation d’un futur incendie. C’est un chantier, pas une urgence : il se prépare des mois à l’avance, se déclenche à la faveur d’une fenêtre météorologique précise, et s’arrête si un seul paramètre sort des clous.
Le feu tactique : la lutte, en été
Le feu tactique, lui, se décide pendant l’incendie. Il regroupe deux gestes :
- Le contre-feu : on allume un feu en avant du front principal, en s’appuyant sur une zone sûre (piste, coupure, route). Ce feu se développe vers l’incendie et consume le combustible sur sa trajectoire. Quand les deux fronts se rejoignent, il n’y a plus rien à brûler : l’incendie s’éteint de lui-même.
- Le brûlage tactique : on allume le long d’un flanc pour canaliser l’incendie et le réduire, pour achever l’extinction d’une lisière qui menace de reprendre, ou — cas extrême — pour créer une zone refuge et mettre du personnel en sécurité.
Ces deux gestes relèvent de l’attaque indirecte. La doctrine française reste inchangée : on privilégie toujours l’attaque directe, à l’eau, par les moyens terrestres et aériens. Le feu tactique n’entre en jeu que lorsque cette attaque directe est impossible ou vouée à l’échec.
La physique : ce que la caméra ne montre pas
Le grand public voit deux feux. Les spécialistes voient deux colonnes de convection.
Un front de flammes aspire l’air à sa base pour alimenter sa combustion. Deux fronts qui se font face créent deux appels d’air qui s’attirent mutuellement. Résultat : le contre-feu, au lieu de s’échapper vers l’arrière, est littéralement tiré vers l’incendie. C’est ce phénomène que les brûleurs exploitent — et c’est aussi pourquoi le geste ne s’improvise jamais : mal apprécié, il produit exactement l’inverse.
En avril 2004, les sapeurs-pompiers du Gard et le CEREN ont conduit près du Vigan une expérimentation grandeur réelle sur deux parcelles jumelles de 3 000 m², équipées de thermocouples et de mannequins-test. Les résultats sont éloquents :
- Sur la parcelle traitée par contre-feu, les allumeurs ont travaillé à des températures supportables en tenue de feu — un maximum relevé autour de 60 °C — et la consommation d’eau s’est limitée à quelques centaines de litres.
- Sur la parcelle laissée en propagation libre, le rayonnement du feu montant a dépassé 250 °C sur la piste. Toute présence humaine y était impossible. Le mannequin-test a été entièrement consumé ; une veste de cuir placée à huit mètres de la végétation a brûlé au second essai.
Autrement dit : le contre-feu ne rend pas la scène plus dangereuse. Il la rend praticable.
Aumessas, 9 août 2003 : la nuit fondatrice
Il est 3 h 51 dans les Cévennes gardoises. Un groupe d’intervention feux de forêt vient d’échouer à une attaque directe en contrebas. Il s’est replié en haut de pente, sur une piste. En dessous, l’incendie remonte dans des genêts purgatifs et des résineux. Les flammes atteignent une dizaine de mètres.
Le commandant des opérations de secours, le commandant Nicolas Coste, décrira plus tard la scène sans détour : la crainte se lisait sur les visages, et attendre le feu à cette position n’était pas envisageable — sa puissance dépassait de loin les possibilités hydrauliques des engins.
Il décide d’allumer un contre-feu.
Deux personnels allument à la torche le long de la piste. Le groupe d’intervention assure la protection, l’avancement de l’allumage et la surveillance des sautes de feu. Et il se produit alors quelque chose que les manuels ne mentionnent pas : le moral des équipes remonte. Le feu est désormais tout près — mais il s’éloigne d’eux, en direction de l’incendie. La peur cède à la concentration.
À 5 h 56, l’allumage est parvenu 600 mètres plus loin. Le contre-feu est descendu à la rencontre de l’incendie. Les deux fronts n’en font plus qu’un, puis s’éteignent. Le reste de la nuit sera consacré au traitement des flancs, à l’eau, de façon classique.
Cet été 2003, sept départements ont eu recours aux feux tactiques. C’est ce retour d’expérience qui a fait basculer la France.
Sortir de la clandestinité : une histoire française
Il faut le dire clairement : pendant des décennies, cette technique a été pratiquée dans l’ombre.
L’usage du feu contre le feu est pourtant ancien. Une loi de 1870 sur les Maures et l’Estérel autorisait déjà, hors périodes d’interdiction, l’emploi du « petit feu » pour le nettoiement des bois séparés par des tranchées de protection. Mais elle assortissait cette autorisation de réserves pénales si sévères que les textes ultérieurs n’ont pas repris la disposition.
Le résultat : jusqu’au début des années 2000, un officier qui allumait un contre-feu naviguait dans un flou juridique inconfortable. Le règlement de manœuvre des sapeurs-pompiers communaux de 1978 encadrait les contre-feux ; il a été abrogé au 1er janvier 2002 sans être remplacé. Restaient le code forestier, qui réservait l’emploi du feu aux propriétaires, et le code pénal — qui pouvait aussi bien poursuivre pour incendie volontaire qu’exonérer au titre de l’état de nécessité.
Autant dire que le sujet était tabou.
Le déblocage vient de la loi de modernisation de la sécurité civile du 13 août 2004, dont l’article 26 reconnaît explicitement la technique. La disposition est aujourd’hui codifiée à l’article L131-3 du code forestier : le commandant des opérations de secours peut, même sans autorisation du propriétaire, recourir à des feux tactiques pour les nécessités de la lutte contre l’incendie.
Le brûlage dirigé, lui, a été sécurisé en amont par la loi d’orientation forestière du 9 juillet 2001, précisée par le décret du 29 avril 2002, puis par l’arrêté interministériel du 15 mars 2004 qui a désigné deux centres habilités à former les responsables de travaux : l’école de Valabre, à Gardanne, et le CFPPA de Bazas, en Gironde.
Une pratique ancestrale est ainsi devenue une compétence encadrée, enseignée et évaluée.
Devenir brûleur : le parcours le plus exigeant de la spécialité
C’est ici que l’incompréhension du public se dissipe le plus vite. Devenir « pompier brûleur » ne s’improvise pas en un week-end. C’est un parcours de plusieurs années, cumulatif et révocable.
Étape 1 — La spécialité feux de forêt
Tout commence par le cursus FDF, du FDF1 (équipier) au FDF5 (chef de site). On ne touche pas à une torche sans maîtriser d’abord la lutte classique.
Étape 2 — Équipier de brûlage dirigé (RTBD module 1)
Cinq jours, 40 heures. Prérequis pour un sapeur-pompier : être titulaire du FDF1. Pour un agent ONF ou DDTM : justifier d’une compréhension de l’emploi d’équipier FDF, attestée par le SDIS de rattachement.
Étape 3 — Chef de chantier de brûlage dirigé (RTBD modules 2 et 3)
Dix jours, 80 heures, sur site délocalisé. Prérequis : module 1 validé et FDF2 pour les sapeurs-pompiers. Le contenu mêle réglementation, hygiène et sécurité, impact environnemental, préparation et organisation de chantier, coordination des acteurs — et mise en situation professionnelle avec allumage réel sur parcelles.
Mais la formation ne s’arrête pas à la salle de cours. Pour être validée, elle exige :
- 3 jours de compagnonnage dans trois équipes différentes de la sienne, dans des départements et des contextes distincts ;
- 4 jours de pratique professionnelle ;
- 1 journée aux rencontres nationales dans les deux ans.
Et surtout : le chef de chantier devra avoir encadré dix chantiers de brûlage dirigé en cinq ans pour conserver son attestation. L’employeur fournit le justificatif ; l’attestation est valable cinq ans. Sans pratique, elle tombe.
Étape 4 — Cadre feux tactiques (CFT)
C’est le sommet. Quatre-vingts heures de formation à l’École d’application de sécurité civile de Valabre, deux sessions annuelles pour 24 stagiaires. Prérequis : être titulaire de l’attestation de chef de chantier en brûlage dirigé en cours de validité, et détenir le FDF3 (chef de groupe) pour les sapeurs-pompiers.
Le programme est révélateur de l’exigence : réglementation, lecture et mécanisme du feu, travail en PC de colonne et de site sur retours d’expérience, mises en situation avec allumage sur parcelles prédéfinies, travail sur des feux historiques avec recherche d’opportunité, dimensionnement des renforts.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. « Recherche d’opportunité » signifie : réapprendre, sur des incendies réels du passé, à identifier le moment et le lieu où le feu tactique aurait été pertinent — et tous ceux où il aurait été catastrophique. Car savoir allumer, c’est d’abord savoir quand ne pas allumer.
En 2025, la formation CFT affichait 100 % de réussite et 96 % de satisfaction. Des chiffres qui disent moins la facilité que la sélection en amont. Des chiffres qui disent moins la facilité que la sélection en amont : on n'arrive pas à ce stage sans avoir déjà gravi tout le cursus feux de forêt et encadré des dizaines de chantiers d'hiver.
Le brûlage dirigé, « excellente école du feu »
Il n’est pas anodin que le chemin vers le feu tactique passe obligatoirement par le brûlage dirigé. Les praticiens le formulent ainsi : l’usage préventif du feu constitue une excellente école, parce qu’il permet d’acquérir le savoir-faire de l’allumage et de la maîtrise dans des limites géographiques définies à l’avance, sans la pression de l’urgence.
C’est là qu’un brûleur apprend à lire ce que personne d’autre ne voit : la vitesse du vent, l’hygrométrie de l’air, la température, l’état de déshydratation de la végétation, la teneur en eau de la litière. C’est là qu’il apprend à conduire le feu plutôt qu’à le subir, en combinant les effets du vent et de la pente — le feu descendant à contrevent, lent et de faible puissance (5 à 30 mètres à l’heure), quand le milieu est très combustible ; le feu par courbes de niveau successives quand une puissance supérieure est acceptable ; le feu par bosquets pour un traitement en mosaïque.
Chaque mode répond à un objectif écologique et sécuritaire précis. Ce n’est pas de la pyrotechnie. C’est de l’agronomie appliquée à haute température.
Un réseau, pas des francs-tireurs
L’autre malentendu tient à l’isolement supposé de ces équipes. C’est l’inverse.
Le Réseau des équipes de brûlage dirigé naît en 1990, à La Garde-Freinet dans le Var, autour de l’équipe de prévention des incendies de l’INRA d’Avignon. Sa force originelle : réunir deux corps de métier jusque-là postés de part et d’autre de l’incendie — les forestiers, côté prévention ; les sapeurs-pompiers, côté lutte. Les premiers programmes structurés datent de 1987 (Pyrénées-Orientales) et 1989 (forestiers-sapeurs des Alpes-Maritimes).
Rebaptisé Réseau de l’emploi intégré du feu, il rassemble aujourd’hui des centaines de praticiens — agriculteurs, éleveurs, sapeurs-pompiers, forestiers — répartis dans une quarantaine de cellules départementales, avec des équipes italiennes et catalanes associées. Chaque année, un département différent accueille trois jours de rencontres nationales où l’on partage les réussites… et surtout les incidents.
Sur le terrain, cela donne des dispositifs très concrets. Le SDIS des Bouches-du-Rhône, par exemple, planifiait pour la campagne 2024-2025 34 chantiers pour 166 hectares, en collaboration avec l’ONF et le Département, hors saison estivale et sous encadrement de chefs de chantier formés.
Cent soixante-six hectares. À comparer aux dizaines de milliers d'hectares partis en fumée cet été dans le massif girondin.
Ce que dit la science : efficace, mais pas magique
Un dossier honnête doit exposer aussi les limites. Elles existent.
Ce qui est solidement établi. Une étude de référence sur les incendies Rodeo-Chediski en Arizona (2002) a montré que des brûlages dirigés réalisés un à neuf ans avant les feux avaient réduit la sévérité des incendies et modifié leur progression — malgré une sécheresse record et 186 000 hectares en jeu. La sévérité augmentait avec le temps écoulé depuis le traitement et diminuait avec la surface et le nombre de traitements. Dans les forêts sèches de l’Ouest américain, une autre étude a démontré que l’éclaircie seule ne réduit pas la sévérité, mais que l’éclaircie suivie de brûlage dirigé, oui.
Plus récemment, une étude conduite par Stanford et publiée en juin 2025 a quantifié l’effet à grande échelle : les brûlages dirigés réduisent en moyenne de 16 % la sévérité des incendies ultérieurs et de 14 % la pollution nette par les fumées. Avec une nuance importante : l’efficacité est nettement supérieure hors interface habitat-forêt (20 %) que dans ces interfaces (8,5 %), où les agences privilégient souvent le débroussaillement mécanique.
Ce qui est débattu. Le bilan « fumées » ne fait pas consensus. Une publication parue dans PNAS en 2026 soutient qu’à l’échelle mondiale, et dans les conditions actuelles, le brûlage dirigé augmente les émissions nettes de particules fines dans la plupart des paysages — tout en reconnaissant que la technique conserve d’autres objectifs et bénéfices qui la rendent indispensable à la gestion forestière. Le réseau français ne l’ignore pas : les rencontres nationales ont consacré des groupes de travail entiers à la protection des populations et des intervenants face aux fumées.
Ce que l’on sait des sols. Les mesures sont rassurantes quand le feu est bien conduit : lors de brûlages d’entretien, les températures de surface avoisinent 400 à 500 °C mais l’élévation dans le sol reste très faible. En revanche, lors de brûlages d’ouverture dans des milieux chargés (10 à 20 tonnes de phytomasse à l’hectare), la surface peut atteindre 900 °C et l’onde thermique dépasser 100 °C à cinq centimètres de profondeur. D’où une règle d’or : brûler quand la litière fragmentée et l’humus sont encore humides, pour préserver les couches superficielles.
Le plus ancien dispositif de suivi en Europe, en Provence calcaire, cumule sept interventions depuis 1984. Il montre l’innocuité des traitements sur le pin d’Alep — mais la sensibilité des espèces à écorce fine comme le chêne vert. En Corse, un suivi mené à Bavella en 2020 sur pin laricio a mesuré les effets combinés de l’éclaircie et du brûlage sur la faune du sol. C’est cette accumulation patiente de données, sur quarante ans, qui distingue une technique d’une intuition.
Enfin, sur le plan écologique, l’association brûlages périodiques + pâturage diminue significativement le risque d’incendie sans exposer le sol à l’érosion, tout en améliorant le fonds pastoral et la diversité floristique.
Alors pourquoi cette incompréhension ?
Elle ne relève pas de la bêtise. Elle a des racines culturelles profondes.
Parce que nous avons été éduqués à une culture d’extinction. L’anthropologue Nadine Ribet a décrit, dans sa thèse sur les usages du feu, l’opposition radicale entre deux mondes. D’un côté, la culture des sapeurs-pompiers : outils, engins, hommes, emploi abondant de l’eau. De l’autre, la « culture sèche du feu » des éleveurs et des bergers, où prévalent l’allumage, la conduite et le contrôle — et où l’extinction passe au second plan. Un éleveur pyrénéen le résumait ainsi : on allume de façon à ce que le feu s’éteigne tout seul. Depuis l’enfance, on nous a montré des pompiers avec une lance. Un pompier avec une torche court-circuite tout notre imaginaire.
Parce que la pratique a longtemps été cachée. Ce que l’on dissimule pendant trente ans, on ne l’explique pas ensuite en trois secondes de reportage.
Parce que l’image est déloyale. Une photo fige un instant. Elle ne montre ni la reconnaissance du terrain qui l'a précédée, ni la zone d’appui préparée, ni les moyens hydrauliques disposés le long de la ligne pour contrôler l’allumage et guetter les sautes, ni la décision du COS, ni le parcours complet de qualification derrière l'homme qui tient la torche.
Parce que l’actualité judiciaire brouille les cartes. Le 4 juin 2026, un agent de l’ONF a été mis en examen pour destruction involontaire par incendie aggravée dans l’enquête sur le mégafeu de Ribaute — soupçonné d’avoir jeté un mégot depuis un véhicule de patrouille, ce qu’il conteste, et sous couvert de la présomption d’innocence. Un accident supposé, aussi grave soit-il, n’a rien à voir avec un feu tactique décidé, encadré et exécuté par des personnels qualifiés. Mais dans le débat public, les deux se télescopent.
Un savoir-faire qui n’a jamais été aussi nécessaire
Les chiffres de 2026 donnent la mesure de l’enjeu. Selon le système européen EFFIS, plus de 42 000 hectares avaient brûlé en France à la mi-juillet — un niveau jamais observé à cette date depuis vingt ans de relevés satellitaires. Le 23 juillet, le ministre de l’Intérieur avançait un bilan d’au moins 44 000 hectares et 128 personnes interpellées. Deux jours plus tard, la barre des 50 000 hectares depuis le 1er janvier était franchie. Le risque, lui, a quitté le seul arc méditerranéen : près de cinquante départements figurent désormais sur la liste actualisée des territoires exposés, des Côtes-d’Armor à la Seine-et-Marne.
Face à des feux plus rapides, plus intenses et plus simultanés, l’eau ne suffira pas. Elle n’a d’ailleurs jamais suffi seule.
Le feu tactique n’est pas un aveu d’échec. C’est l’outil que l’on sort quand l’attaque directe est devenue impossible — et qu'il faut choisir entre une surface brûlée que l'on contrôle et une surface brûlée que l'on subit.
Alors la prochaine fois que vous verrez cette image — un pompier, une torche, des flammes qui naissent —, regardez mieux. Derrière lui, il y a une piste débroussaillée, un groupe d’intervention en protection, un chef de chantier qui compte les minutes, un COS qui a engagé sa responsabilité, et trente-cinq ans d’un réseau qui a réappris à la France quelque chose que ses bergers n’avaient jamais oublié :
pour arrêter le feu, il faut d’abord savoir lui parler.
Une question, un doute devant une fumée ? Ne cherchez pas à trancher vous-même : composez le 18 ou le 112. Ce sont les professionnels qui feront la différence entre un départ de feu et une opération maîtrisée. Pour connaître le niveau de danger près de chez vous, consultez la Météo des forêts et notre carte du risque incendie.
Questions fréquentes sur le feu tactique
Pourquoi les pompiers allument-ils des feux pendant un incendie ?
Pour supprimer le combustible sur la trajectoire de l’incendie. Un feu allumé de façon contrôlée en avant du front principal consume la végétation avant que l’incendie n’y arrive : privé de matière à brûler, celui-ci s’arrête. C’est ce qu’on appelle un contre-feu.
Est-ce légal pour un sapeur-pompier d’allumer un feu ?
Oui. L’article L131-3 du code forestier autorise le commandant des opérations de secours à recourir à des feux tactiques pour les nécessités de la lutte, même sans l’autorisation du propriétaire du terrain. Cette reconnaissance date de la loi de modernisation de la sécurité civile du 13 août 2004.
Quelle différence entre brûlage dirigé et feu tactique ?
Le brûlage dirigé est une opération de prévention, programmée hors saison estivale sur un périmètre défini et avec l’accord des propriétaires. Le feu tactique est une technique de lutte, décidée pendant l’incendie, dans l’urgence, sous l’autorité du commandant des opérations de secours.
Qui décide de déclencher un feu tactique ?
Le commandant des opérations de secours, et lui seul. La réalisation est confiée à des personnels spécifiquement qualifiés, généralement des cadres feux tactiques titulaires du FDF3 et d’une attestation de chef de chantier de brûlage dirigé en cours de validité.
Le brûlage dirigé est-il vraiment efficace ?
Oui, dans certaines limites. Les travaux les plus récents estiment une réduction moyenne de 16 % de la sévérité des incendies ultérieurs, avec une efficacité supérieure hors des interfaces habitat-forêt. L’effet s’atténue avec le temps écoulé depuis le traitement, ce qui impose de renouveler régulièrement les chantiers.
Un contre-feu peut-il échapper à ses auteurs ?
C’est précisément le risque que toute la doctrine cherche à écarter : décision réservée au commandant des opérations de secours, allumage en appui sur une zone sûre, dispositif hydraulique en protection, surveillance permanente des sautes de feu et personnels obligatoirement qualifiés. C’est aussi la raison pour laquelle la formation insiste autant sur les situations où il ne faut pas allumer.

