L’annonce intervient après une saison 2025 sans précédent. Le Gouvernement espagnol a mis en place le plus grand dispositif de moyens et d’équipements pour prévenir et combattre les incendies de forêt, en avançant la campagne nationale au 1er juin.
« Le feu ne demande pas la permission, il ne négocie pas, il n’attend pas », a martelé Pedro Sánchez lors de sa présentation, en réclamant un grand pacte national face à l’urgence climatique. Selon les données européennes, l’Espagne a payé un tribut historique l’an passé : plus de 400 000 hectares dévastés, soit près de 40 % du total européen, faisant de 2025 la pire année jamais enregistrée dans le pays — devant le record précédent de 2022 (253 000 ha).
Le « game changer » Airbus : 20 tonnes d’eau en moins de 10 secondes
C’est la principale nouveauté du dispositif 2026. Lors de la présentation de la campagne de lutte contre les incendies forestiers 2026 sur la base aérienne de Torrejón de Ardoz, Pedro Sánchez a expliqué que l’Espagne disposera d’une flotte de 15 avions amphibies, du nouveau kit anti-incendie pour les A400M d’Airbus, ainsi que de quatre nouveaux hélicoptères Chinook et de 2 Cougar, qui s’ajoutent aux moyens déjà opérationnels du Bataillon d’Hélicoptères d’Urgence.
Le module développé par Airbus repose sur un kit amovible de type RORO (roll-on/roll-off) installé dans la soute de l’avion. Sa fiche technique impressionne :
- Capacité de largage : jusqu’à 20 000 litres (20 tonnes) d’eau ou de retardant
- Durée du largage : moins de 10 secondes
- Altitude opérationnelle : 150 pieds (45 mètres)
- Vitesse de largage : 125 nœuds (230 km/h)
- Système : libération par gravité, sans complexité ajoutée
Pour comparaison, un De Havilland Canada CL-415 peut larguer jusqu’à 6 000 litres. L’A400M change donc d’échelle. L’ajout de l’A400M à l’arsenal anti-incendie espagnol donnera au pays une capacité de gros bombardier d’eau pour la première fois.
Atout supplémentaire : le réservoir du kit peut être rempli au sol très rapidement avec des moyens standards disponibles dans n’importe quel aérodrome, qu’il soit pavé ou non pavé. L’opération peut même se faire moteurs allumés pour gagner du temps.
Un long parcours d’essais avant la mise en service
Le déploiement opérationnel couronne quatre années de mise au point. Airbus avait dévoilé le concept en juillet 2022, mais le projet avait initialement rencontré une certaine froideur du côté français. La Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) émettait deux réserves principales : l’impossibilité pour l’A400M d’écoper en mer ou à proximité d’étendues d’eau, et des doutes sur l’effet de souffle de l’eau pour éteindre les flammes.
Les essais supervisés par le Centre d’essais et de recherche (CEREN) de l’Entente-Valabre se sont toutefois révélés concluants, et Airbus Defence and Space vient de terminer des tests, grandeur nature en vol, de son futur avion anti feux de forêt, à savoir une série d’essais de largages de retardant d’un avion A400M équipé de son kit de lutte contre les incendies, réalisée sur l’aéroport de Nîmes-Garons, base de la Sécurité civile.
En France, la décision n’est pas tranchée. Lors d’une audition parlementaire, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, a confirmé que les performances du prototype dépassent celles des Canadair, tout en soulignant les contraintes : formation spécifique des pilotes, infrastructures dédiées, ressources humaines… autant de prérequis qui plaident pour le maintien de la sécurité civile sur cette mission. L’Espagne, dont les missions de sécurité civile aérienne sont déjà assurées par l’Ejército del Aire y del Espacio via son 43ᵉ Groupe, ne rencontre pas cet obstacle organisationnel.
Un dispositif global renforcé : avions, hélicoptères et drones
Au-delà des A400M, l’Espagne muscle l’ensemble de sa chaîne aérienne anti-feu :
- 43ᵉ Groupe aérien : jusqu’à 10 aéronefs déployés sur huit bases secondaires, en plus de sa base principale de Torrejón. Hors campagne, il maintiendra deux avions en alerte permanente avec une capacité d’intervention en moins d’une heure. La flotte se compose actuellement de Canadair CL-215T et de Bombardier CL-415.
- Modernisation en cours : l’incorporation déjà prévue de sept nouveaux appareils DHC-515 dans le cadre du Plan Industriel et Technologique de la Défense.
- FAMET (Fuerzas Aeromóviles del Ejército de Tierra) : 4 hélicoptères CH-47F Chinook et 2 Cougar. Les Chinook peuvent désormais emporter une nacelle souple (Bambi Bucket) pouvant contenir jusqu’à 7 000 litres d’eau — capacité qui n’existait pas en 2025.
- Moyens complémentaires : de nouveaux drones de haute capacité, des véhicules tout-terrain, des caméras thermiques et des systèmes avancés de surveillance et de suivi.
Une question reste en suspens
Si l’annonce politique est claire, plusieurs zones d’ombre subsistent. Sánchez n’a pas précisé combien d’A400M seraient équipés du système, ni la doctrine d’emploi exacte de ces appareils — interventions de complément en cas de mégafeu, soutien hors saison de pointe, ou intégration permanente dans le dispositif. L’Ejército del Aire y del Espacio dispose de 14 A400M, ce qui laisse une marge de manœuvre théorique importante. Pour la France, qui en possède 24, la décision d’emboîter le pas reste pendante.
